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samedi 17 octobre 2026

Dernières publications de Christian Prigent

« La Grâce », sur Jean Genet. Dans la revue Mettray, septembre 2026 (livraison consacrée à Jean Genet sous le titre « L’Élu »), p. 38-39. 


« Le sujet de Genet, il l’a dit maintes fois : le mal. L’omniprésence du mal et sa capacité de fasciner les hommes, voilà l’objet (sexuel) de son désir d’écrire. C’est de cet objet qu’il entend tirer ce qu’il appelle la grâce. C’est-à-dire une chance d’échapper à l’enfer du jugement et de jouir de cette échappée – nommée alors « beauté ». D’une façon d’autant plus provocante, miraculeuse et souveraine que partant délibérément du plus ignoble […]. Aujourd’hui, cette façon de faire de l’art n’est pas facile à accepter, voire à comprendre. L’époque ne parle plus guère qu’en termes de contenus de pensée, de jugement moral, de care bienveillant et d’appropriation aux nouvelles normes de la correction politique. Aucune œuvre n’est sans doute plus étrangère à ces soucis que celle de Jean Genet. Voilà au moins une raison de la lire ou de la relire. » 
 
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 « Journal 2026 » (2 : février 2026), mis en ligne le 20/09/26 sur Sitaudis.fr. 

 « L’action d’écrire (ou poésie) n’est pas assignée aux figures identifiées du monde, elle ne figure pas le monde. Elle le représente en tant qu’infigurable : formé et situé nulle part ailleurs que dans la différence rétive de la fiction, dans la violence même de l’action différenciante qui fait l’inquiétante étrangeté des poèmes. Ce que le poème dit, parce qu’il l’accomplit, c’est ce geste. Son but est en lui-même, il ne saurait en viser aucun autre. En viser un autre (un fragment de monde à décrire ou à exprimer) serait annuler le sens même de l’action poétique : ce serait accepter le monde tel que positivement figuré et nommé, ce serait justifier ce monde. » 

 * 

 « L’Enfant génial », dans TXT, n° 38 (dossier Valère Novarina), octobre 2026.

 « Depuis plus de cinquante ans j’aimais l’enfant extasié et inquiet dont l’aura émanait le plus souvent de lui. J’aimais ses rires sans retenue, ses recueillements soudains, ses angoisses paniques. J’aimais bien sûr la puissance comique de ses verbigérations, ses adorations mystiques au bord du vivier des mots et ses prières aux esprits animaux. Le monde qu’il portait en lui était littéralement inouï : il laisse pantois d’émotion. J’admirais sans aucune réserve les exploits de langue grâce auxquels ce monde nous est apparu. Et, last but not least, je trouve formidablement réconfortant pour la littérature telle qu’elle s’efforce de perdurer dans le monde d’aujourd’hui que cette œuvre qui n’a jamais rien cédé sur sa violente singularité ait été reconnue, saluée, largement fréquentée, abondamment commentée. » 




 * 

 « Tout est vrai » (les chansons de Chino), dans TXT, n° 38, octobre 2026. 
 

oyez fils de porcs

d’où viennent les corps 

 

un couteau surgit

du fond du zéro

il fit le zizi

lequel fit la peau

 

la peau fit les os

les os le boyau  

le boyau le sang :

bonjour le vivant !

 

oyez fils de porcs

d’où viennent les corps  […]





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« Journal 2026 » (3 : mars 2026), en ligne le 20/10/26 sur Sitaudis.fr. 

 

« Un soir de 2004, peu après la parution du livre, je lis les dernières pages de Grand-mère Quéquette dans le petit jardin intérieur du Musée Zadkine à Paris. Le soir tombe à mesure que je vais vers la fin du texte et cette coïncidence est si poignante pour moi qu’une fois la lecture finie et la nuit devenue noire je me jette dans les bras de Paul Otchakovsky qui s’avance pour me congratuler et que tous les deux, si pudiques de sentiment, nous restons tout d’un coup cois, comme interdits, étranglés. »



 


jeudi 4 janvier 2018

Christian Prigent : Paul Otchakovsky-Laurens (1944-2018)

Paul Otchakovsky-Laurens avec Christian Prigent en 2013
Paul Otchakovsky-Laurens a récemment consacré à la passion de toute sa vie un film intitulé Editeur. Une poupée à échelle humaine l'y représente enfant et dédouble la présence à l'écran de l'adulte Otchakovsky-Laurens. Elle hante son parcours comme l'Ange gardien, le Démon de Socrate, voire l'oiseau fidèle perché sur l'épaule de Long John Silver dans L'Île au trésor.

Depuis trente ans j'ai dans mon dos, quand j'écris, un démon amical, sévère et attentif : le regard d'oiseau de Paul est posé sur mes feuillets. Je n'écris rien qui n'en tienne compte et n'espère être à la hauteur de son exigence. Je n'ai rien publié qui n'ait été formé par cette sorte de dialogue silencieux et qui n'ait d'abord été adressé à lui, Paul.

Paul Otchakovsky-Laurens était le meilleur des éditeurs. Son catalogue le prouve. On le sait. On le saura, dans la durée, de mieux en mieux. Georges Pérec, Claude Ollier, Bernard Noël, Hubert Lucot, Valère Novarina, Olivier Cadiot, Christophe Tarkos, Nathalie Quintane, Charles Pennequin (je cite ceux dont je me sens le plus proche — je pourrais en mentionner d'autres, moins proches, mais respectés, parfois admirés) : c'est une bibliothèque, d'ores et déjà patrimoniale.

Il fallait, pour la constituer, beaucoup de clairvoyance, de générosité, de sens d'une modernité capable de se tenir à la hauteur des panthéons anciens. Il fallait du courage, aussi, pour assumer des choix souvent difficiles et résister à la pusillanimité académique du milieu littéraire, à la paresse de la critique, à l'opacité de tel ou tel silence (sur des livres aimés, choisis et passionnément publiés), à la pression des contraintes économiques.

La diversité du catalogue P.O.L ne relève pas d'un éclectisme. Mais de la disponibilité de son maître d'œuvre : attention fraîche, alerte sensible (capable à l'occasion de franchir les limites du goût spontané), sens aigu de ce qui apparaît dans l'imprévu des différences et le mouvement des inventions. Ce dont Paul était convaincu, c'est qu'être un écrivain, c'est travailler la langue pour y former une justesse sensible qui fera sens. Et que cette justesse s'incarne dans une forme stylistique singulière — quoi que cette forme traite comme matériau et quelle que soit l'histoire ou la pensée qui s'y incarne. Enseveli derrière les piles de manuscrits qui occupaient son petit bureau de la rue Saint-André-des-Arts, Paul guettait ce surgissement. Le plus souvent déçu, certes. Mais jamais lassé, toujours capable d'enthousiasme. Et joyeux, si l'emportait cet enthousiasme, de le faire partager.

Ceux que POL a publiés savent quel éditeur il était, et quelle personne. Pas seulement parce qu'ils ont été élus par lui. Mais parce qu'ils ont éprouvé son écoute, sa ferveur amicale. Et joui de cette amitié. Une amitié non répandue, non triviale. Toute d'impeccable courtoisie, de pudeur raffinée, d'attention sans faille, de curiosité pour le travail de l'autre. A chacun de ses auteurs, il savait donner la sensation d'être par lui électivement aimé, soutenu et admiré.

Il disait ne pas vouloir choisir que des livres, mais s'engager sur des œuvres. Et le faisait, avec une fidélité inébranlable, même si moins convaincu par tel ou tel ouvrage, parce que son expérience (et sa modestie) lui faisait penser qu'au bout du compte c'est l'écrivain qui a toujours raison (de faire ce qu'il fait, de poursuivre). Il savait même convaincre tel ou tel d'avancer, contre son propre désespoir, ses doutes, ses pannes. Je me souviens d'un déjeuner avec lui, alors que j'étais dans une misérable phase de dépression post partum après la parution de Commencement (1989). Son invitation à démarrer un nouveau livre. Et l'intuition magnifique qu'il fallait me lancer sur autre chose, ne pas me laisser m'enliser dans la répétition de l'impossible même. Sa formule, mine de rien, entre poire et fromage : « si vous me faisiez un essai ? ». Cela suffit pour convertir la mélancolie en angoisse et, une fois l'angoisse traversée, amorcer la composition de ce qui donna, peu après, Ceux qui merdRent.

Voilà qui suffit, pour aujourd'hui. Il faut se donner au deuil, au silence. Se retourner sur des souvenirs. Méditer à quel point Paul Otchakovsky-Laurens est irremplaçable. C'est peu de dire, on ne le dit que la gorge serrée, qu'il va manquer, que sa disparition est un désastre. On (tous ceux pour qui compte la vitalité inventive de la littérature) n'a pas fini de mesurer l'ampleur catastrophique de cette perte.